Boîte à livres
A l’arrêt du bus, l’écran numérique annonce un retard d’environ vingt-cinq minutes. A quelques mètres, une caissette en tôle peinte invite à chercher un dérivatif à cette attente. Dans un désordre composé de polars nordiques presque neufs et de quelques brochures de recettes de cuisine, je tire un «Livre de Poche» ancien, écrasé par son voisin, costaud dictionnaire allemand-hongrois. La forte cambrure de son dos indique qu’il a connu plusieurs lecteurs avant d’être délaissé. Un cartouche orange me renseigne: Gilbert Cesbron, Entre chiens et loups. L’auteur ne retient guère mon attention, mais plutôt l’objet, un épais volume de cinq cents pages, imprimé en 1964 par Brodard & Taupin à La Flèche dans la Sarthe. L’ouverture du livre émet un effluve légèrement moisi de poussière et d’oubli: c’est l’odeur même du sommeil des bibliothèques des maisons de vacances, quand on ouvre la porte, après une longue absence.
Le récent séjour de ce livre dans une caissette soumise à d’importantes variations climatiques a réveillé des senteurs enfouies pendant des lustres. Le parfum des marges extérieures compose une ambiance automnale de graminées fauchées, à peine fermentées, rafraîchies par la brume du soir. La partie centrale des pages, où s’épanouit l’encre du texte, ajoute des notes boisées plus sèches, aux tanins un peu râpeux, presque poivrés, qui font éternuer. Ce monde végétal concentre ses trésors olfactifs près de la reliure, auxquels se mêle un délicat arôme d’amande douce ou de caramel, semblable à celui qui émane de la colle d’os en perles ambrées, telle qu’on l’utilise en lutherie.
La complexité de ces parfums renvoie au souvenir d’autres livres avec lesquels j’ai entretenu des relations émotionnelles fortes. En plongeant mon nez dans ce Cesbron sexagénaire, j’ai respiré un héritage, j’ai ranimé tout l’imaginaire d’un patrimoine immatériel personnel, je me suis vu à onze ans acheter mon premier «Livre de poche», les Contes du lundi d’Alphonse Daudet. La production actuelle, guère plus odoriférante qu’une rame de papier pour photocopieuse, me semble dépourvue de cette fertile capacité évocatrice.
Que faire désormais de ce Brodard & Taupin 64, excellent millésime, mais d’un auteur que mes bons maîtres m’ont appris à mépriser et que par conséquent je n’ai jamais lu? Comme je suis dans une phase laborieuse et cruelle de tentative de désherbage de ma bibliothèque, je décide de le retourner d’où il vient et d’offrir à un autre amateur les mêmes plaisirs sensoriels. Hélas, au lieu d’en rester au nez, mes yeux s’égarent sur la liste des ouvrages de l’auteur: Les Saints vont en enfer, Il est minuit docteur Schweitzer, C’est Mozart qu’on assassine, etc. On ne disputera pas à Gilbert Cesbron le génie des titres, quoique cette qualité promotionnelle ne suffise pas à faire de bons livres. La dédicace adjacente parle d’un drame personnel, d’un jeune homme proche de l’écrivain mais fâché avec lui, tué pendant la guerre d’Algérie. Comme le sujet m’intéresse, je me jette au cœur de l’ouvrage et tombe sur la description d’un cadavre torturé et mutilé par le FNL. J’ai envie de vomir. Ah! moi qui croyais que Cesbron était un moralisateur gnangnan à l’écriture incolore! C’est décidé: je garde le bouquin.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- 200 francs suffiront – Editorial, Félicien Monnier
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans – Yves Gerhard
- On nous écrit: – On nous écrit, Anne Croset / Félicien Monnier
- Une nouvelle étape de la réforme scolaire – Olivier Delacrétaz
- La libre circulation comme entrave… à l’expulsion pénale – Pierre-François Vulliemin
- Qu’ont-ils fait du corps? – Jacques Perrin
- Imposition individuelle: c’est NON! – Jean-Hugues Busslinger
