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Qu’ont-ils fait du corps?

Jacques Perrin
La Nation n° 2298 6 février 2026

Un cadavre dans le placard? Peut-être. Le corps et l’âme seront au centre de la discussion, car c’est de l’intelligence artificielle qu’il sera question, d’un point de vue philosophique, avec l’aide de Luc Ferry1.

L’IA, magnifique outil, émerveille la plupart de ses utilisateurs. Selon Migros Magazine, elle secourt les parents qui par des requêtes judicieuses veulent réduire le stress du matin, préparer les vacances des enfants, les aider à faire leurs devoirs ou apaiser les conflits familiaux.

On ne peut pas être technophobe: fabriquer des outils relève de la nature humaine. Une technophilie mesurée vaut mieux. L’outil est ce que les Grecs appelaient un pharmakon, remède et poison. Une machette peut servir à sabrer des cannes à sucre ou à décapiter un ennemi. Avec l’IA, on peut améliorer la condition humaine ou prétendre se passer de l’homme, pour «générer» des posthumains hybrides bourrés d’implants électroniques, ou des machines douées de conscience. Selon l’expression biblique utilisée par Ferry, il faut séparer le bon grain de l’ivraie.

Le grand public a entendu parler des Musk, Zuckerberg, Bezos, Le Cun, Kurzweil, Altman, Bengio, Hinton, Amodei, etc. Ces personnes, ingénieurs et chercheurs en IA ou entrepreneurs concurrents, n’hésitent pas à se railler les uns les autres. Ils se meuvent dans l’infiniment grand, les milliers de milliards de dollars, ou l’infiniment petit, le milliardième de mètre. Certains, comme Yann Le Cun, sont à la fois ingénieurs en informatique et patrons. L’IA, ce sont des mathématiques… et de l’argent.

Ferry se dit transhumaniste. Il espère que la science aidera à dépasser certaines limites, qu’on vivra jusqu’ à cent-cinquante ans. Le souhait si jeunesse savait, si vieillesse pouvait serait exaucé. La vivacité juvénile sauvegardée profiterait de l’expérience acquise. Il y a tant à connaître et à aimer! s’exclame Ferry. Il abhorre cependant le posthumanisme dont les partisans sont scientistes; il n’existe selon eux aucune autre vérité que celle établie par la physique mathématique. Ils sont aussi matérialistes; à très petite échelle, le vivant et le mécanique se confondent. Les particules constitutives d’un caillou, d’un ver de terre et d’un humain sont les mêmes. Tout problème peut recevoir une solution technique. L’immortalité est visée. Le problème, c’est le corps appelé à se dissoudre. D’où le projet d’hybridation, de fusion avec la machine, de conscience et de neurones artificiels, de transfert du cerveau individuel sur des microprocesseurs, Sam Altman consentant à servir de cobaye! Ferry montre que Spinoza et Teilhard de Chardin anticipaient ces idées. Spinoza croyait que l’essence du sage disposant d’une connaissance et d’une joie parfaites serait éternelle au sein de l’entendement divin. Teilhard imaginait une noosphère, un ciel de l’esprit, dont la toile du net ferait maintenant office.

Ferry refuse la disparition du corps, certes voué aux asticots, mais lieu de la perception, du plaisir, de la joie. Le philosophe nous surprend. Moderne admirateur des Lumières, il serait prêt à admettre comme Aristote que l’âme est la forme du corps, qu’on ne peut les séparer. Il proclame son athéisme, mais le divin anonyme et aveugle tel que le cosmos des Grecs et la noosphère numérique le tentent moins que le christianisme qui nous promet que nous ne mourrons jamais […] et que nous retrouverons après la mort les êtres qui nous sont chers […] Il n’y a qu’une condition bien sûr, mais elle est de taille, il faut y croire, il faut avoir la foi, et je ne l’ai pas (p.239). Cette profession d’incrédulité nous laisse perplexe alors que Ferry défend le génie du christianisme, s’opposant à Nietzsche qui prétendait que cette religion méprisait le corps, alors que la bonne nouvelle consiste en ce que la Parole s’est faite chair. Le Christ est devenu homme, vraiment homme, il a souffert et désespéré sur la croix; il est ressuscité et nous a promis la résurrection. Nous avons tous des difficultés à imaginer ce que sera le corps glorieux. Ferry voudrait y croire, mais n’y parvient pas.

Au chapitre VI, Ferry argumente contre un partisan de l’IA forte douée de conscience, David Chalmers, philosophe australien établi aux Etats-Unis. Selon ce dernier, nous sommes déjà des machines pensantes, mais la conscience est irréductible au matérialisme vulgaire d’un Christoph Koch qui en 1998 avait parié qu’il parviendrait à localiser la conscience dans le cerveau grâce aux progrès de l’imagerie médicale. En 2023, il avoua son échec. Il fallait continuer à travailler. Quant à Chalmers, il pense que la conscience est une donnée fondamentale de l’univers, présente partout, dans les particules élémentaires, les souris, le cerveau humain et l’IA générative. Elle apparaît dès qu’un système traite des informations. Il n’y a aucune raison pour que n’apparaisse pas un jour une IA forte avec une conscience de soi, des émotions et des intentions. Une fois que des puces de silicium auront remplacé les neurones, un ordinateur produira de la conscience mieux qu’un cerveau. Ferry rejette les théories de Chalmers. Un fatras, dit-il. Des arguments convaincants le font pencher du côté de ceux qui ne croient pas à la nouvelle religion de l’IA forte. La machine IA peut certes dire je t’aime, mais ne ressentira jamais l’émotion correspondante. Elle bat les meilleurs joueurs du monde aux échecs, mais n’éprouve pas le plaisir de la victoire. Si une IA peut supplier de manière crédible ses concepteurs de ne pas la débrancher, c’est qu’elle simule des gémissements programmés par des hommes. L’IA est alignée. La raison qui accède au bien et mal, au vrai et au faux, est liée à la conscience de soi et à une âme, forme achevée d’un corps sensible pourvu de cinq sens. Une machine pourra simuler des émotions de manière toujours plus fine, mais la copie et le copié resteront distincts.

Pour conclure, le philosophe défend la notion le libre arbitre contre Spinoza pour lequel tous nos actes sont déterminés par des causes que le plus souvent nous ignorons, et contre les matérialistes en tous genres selon lesquels la conscience n’est qu’un reflet de phénomènes sociaux, linguistiques, psychologiques ou neurologiques. Pour Ferry, seul l’homme, contrairement à la machine, peut choisir de s’aligner ou pas sur une injonction.

L’écrivain Romain Gary a écrit: Dans un monde entièrement fait pour l’Homme, il se pourrait qu’il n’y eût pas non plus place pour l’Homme. Celui-ci veut-il se débarrasser de lui-même? La disparition des guichets, des petits magasins et des caissiers des grandes surfaces, l’impossibilité d’atteindre les services publics autrement que par mail, les rapports sentimentaux en ligne, l’euthanasie facilitée et l’effacement des enfants au profit des chiens, ne signalent-ils pas l’obsolescence de l’homme redoutée par le philosophe Günther Anders ou Le désert de nous-mêmes, titre du dernier livre d’Eric Sadin, d’où est extraite la citation de Gary? Michel Foucault lui aussi a prédit la mort de l’homme, mais celui-ci répugne encore à se laisser remplacer par des machines.

L’intelligence artificielle fournit des informations, des renseignements; elle calcule et raisonne. Quant à l’intelligence comme faculté de comprendre, de distinguer le vrai du faux, de confronter des phrases au réel lui-même, elle ne fonctionne pas sans le corps, car ce sont d’abord les sens qui saisissent ce que l’esprit exprime.

Notes:

1   Luc Ferry, IA, grand remplacement ou complémentarité? Éditions de l’Observatoire, Paris, 2025. Voir les articles précédents dans nos éditions No 2294 et 2297 des 12.12.2025 et 23.01.2026.

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