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Boîte à livres

Jean-Blaise Rochat
La Nation n° 2293 28 novembre 2025

Depuis que les cabines téléphoniques ont passé de l’oral à l’écrit, les survivantes servent de purgatoire à quantité d’imprimés qui, pour la plupart, méritent le pilon. Toutefois ne méprisons pas ces lieux: au milieu d’anciens prix littéraires surestimés et de grands classiques en éditions scolaires, annotés et surlignés par des étudiants pressés par l’échéance des examens, il est possible de dénicher quelques pépites, qui ont d’autant plus de valeur qu’on a le sentiment gratifiant de les sauver de la broyeuse du recyclage.

C’est ainsi que je fus attiré par un mince volume des éditions Grasset, imprimé en 1979: la couverture passablement défraîchie, tachée, insolée, écornée, n’invitait guère à poursuivre l’exploration. Je feuillette, l’intérieur est propre, et je tombe sur ceci: «Sommes-nous suffisamment attentifs au langage? Avons-nous vraiment conscience que le mépris de la forme s’accompagne du mépris de la pensée et que le respect de la langue est d’abord une question de morale?» Ces paroles admirables sont de Roland Jaccard dans Les Chemins de la désillusion. Je n’ai jamais rien lu de cet auteur, fors quelques excursions sur son blogue et autres chroniques livrées à Causeurs. Son suicide, le 20 septembre 2021, veille de son huitantième anniversaire, m’avait frappé par sa similitude avec celui d’un autre suicidé de l’équinoxe de septembre, Henry de Montherlant, pour la même raison: l’horreur de vieillir.

On a pu croire que l’apologie du suicide avait été chez Roland Jaccard la posture d’un dandy au pessimisme surjoué, jusqu’au jour où il a tenu parole. Quand il écrit Les Chemins de la désillusion, titre que l’on dirait emprunté à Cioran, il n’a pas quarante ans et ses propos sont d’un stoïcien, dignes de Marc-Aurèle. Le texte, très aéré, mêle souvenirs et aphorismes dont le but est de congédier les illusions et de se consacrer à l’essentiel: «apprendre à mourir avant de mourir». Quatre ans après sa disparition, le Lausannois de Paris semble un peu oublié. Les Chemins de la désillusion dessine une personnalité paradoxale d’épicurien dépressif qui prétend que «seuls valent d’être lus les témoignages écrits dans une position particulièrement inconfortable: sur la planche d’un cercueil». Ce qui a pu passer pour du nihilisme de salon en 1979 acquiert une tout autre dimension après la mort de leur auteur.

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