Calculer, méditer aussi
Dans un monde où le bonheur terrestre dépend de la recherche scientifique et de l’argent, les chiffres sont rois. L’infiniment grand voisine avec l’infiniment petit: on ne parle plus qu’en centaines de milliards de dollars et les nanotechnologies nous permettent de travailler avec des éléments minuscules. Le corps est l’objet d’améliorations multiples. De l’âme, la chimie se charge. Sur le plan commercial et militaire, la mondialisation est accomplie. Les grandes puissances fonctionnent selon le modèle techno-scientifique apparu en Occident, avide d’énergie et de terres rares.
La méditation, propre aux religions, aux philosophies et aux artistes, subsiste à la place que le calcul lui concède.
Par une improbable coïncidence, nous avons lu ces derniers temps Georges Bernanos, Simone Weil, Martin Heidegger et Philippe Jaccottet. Chez les quatre auteurs, un catholique fervent, une juive proche de la conversion, un étudiant en théologie renonçant à la prêtrise pour devenir philosophe et un poète que son protestantisme taraude, des thèmes communs apparaissent, comme l’attention simultanée aux choses les plus proches et au sacré, à l’être, au secret, à l’insaisissable, l’invisible et l’inapprochable, à la lumière, au ciel et à la terre.
Dans cet article, nous parlerons d’un texte de Heidegger intitulé Gelassenheit. Le philosophe le plus influent du vingtième siècle, né en 1889, appartient à la génération marquée par deux guerres mondiales, comme Bernanos et Simone Weil, ou une seule, comme Jaccottet né en 1925, qui a craint le totalitarisme tout en se défiant du capitalisme.
Dans sa ville natale de Messkirch, Heidegger célèbre dans un discours la mémoire du musicien Conradin Kreutzer (1780-1849), son compatriote.
Honorer un artiste, c’est honorer son œuvre, car plus il est grand, plus il disparaît derrière celle-ci. Dans un cours sur Aristote, en guise de biographie, Heidegger prononce une phrase qu’il s’appliquerait volontiers à lui-même: Il est né, il a travaillé, il est mort.
Une commémoration, Gedenkfeier en allemand, est liée à la pensée, denken, que Heidegger associe aussi aux remerciements, danken. Selon Heidegger, l’indigence de pensée est un hôte inquiétant. Les commémorations se succèdent et s’oublient. Notre aptitude à penser est en friche, mais la guerre ne l’a pas annihilée. La science est à nouveau florissante, l’époque est riche en projets et recherches. C’est un genre de pensée indispensable qui vise une amélioration matérielle de la vie humaine affaiblie par les dévastations, que Heidegger nomme rechnendes Denken, pensée calculante. Elle ne laisse aucun répit, ne s’arrête jamais, devant produire vite des réussites techniques.
Un autre type de pensée existe, la pensée méditante, Besinnung, qui recherche le sens, Sinn, dans tout ce qui est. Les deux types de pensée sont nécessaires à l’homme, mais les modernes méprisent la méditation, fumeuse à leurs yeux, incapable de résoudre les problèmes concrets. Elle est lente, requiert des efforts patients et un long entraînement. On médite sans s’élever forcément vers les régions supérieures; on peut s’arrêter à ce qui est proche, ici et maintenant. Une œuvre de méditation naît d’un sol, elle s’enracine comme une plante, puis s’élève en direction du ciel. Existe-t-il encore, après la guerre, une terre natale? Beaucoup d’Allemands ont été chassés de chez eux. D’autres sont encore plus déracinés que les réfugiés, n’ayant d’autre choix que de quitter leur campagne pour s’entasser dans les régions industrielles, devenant étrangers à leur pays d’origine. D’autres encore vivent fascinés par la radio et les journaux livrant des informations heure par heure. Le déracinement procède de l’esprit de l’époque. Toutes choses vont-elles être prises dans les pinces de la planification, du calcul et de l’automation? Le philosophe décrit l’âge atomique, celui des bombes. La science serait la route conduisant vers une vie plus heureuse, selon la déclaration d’un savant de l’époque, que Heidegger considère avec prudence. La science et la technique ont produit une révolution radicale. Le monde est devenu un objet contre lequel la puissance calculante dirige ses attaques. La nature est un réservoir géant. Durant quelques siècles, l’Europe posséda seule la puissance grâce au bois des forêts, au charbon et au pétrole, mais tous les continents disposeront sous peu de l’énergie atomique; les progrès de la technique seront inarrêtables. Les puissances techniques cerneront l’homme, débordant peut-être sa volonté et son contrôle. L’extrême rapidité du changement sera la norme. En 1955, chacun constate déjà cela, mais l’appréhender par la pensée méditante ne va pas de soi: L’heure est proche, déclare un savant américain, où la vie sera placée entre les mains des chimistes, qui feront, déferont ou modifieront à leur gré la substance vivante. Heidegger s’inquiète du flux montant de la technique. Les organisations politiques ne pourront freiner le cours de cette agression contre la vie et l’être même de l’homme.
L’enracinement des œuvres de l’homme dans un sol est menacé. La pensée méditante doit faire contrepoids sans relâche au triomphe du calcul. Il est possible que l’ancien enracinement disparaisse. Où trouverait-on un sol d’où l’homme puiserait une sève nouvelle pour ses œuvres? Il est peut-être tout près de nous. Il ne faut pas s’arrêter sur les choses qui paraissent à première vue inconciliables, en l’occurrence l’enracinement et la technique mondialisée. Il serait insensé de donner l’assaut tête baissée au monde technique qui n’est pas l’œuvre du diable. Nous ne pouvons nous passer des objets techniques. A notre insu, nous sommes devenus les esclaves des machines, mais il serait possible de nous en servir tout en conservant nos distances, de consentir à leur emploi sans qu’elles nous atteignent dans notre intimité, de laisser reposer les objets techniques sur eux-mêmes comme des choses qui n’ont rien d’absolu, de leur dire à la fois oui et non. Ambiguïté? Non. L’attitude que Heidegger préconise s’appelle Gelassenheit, qu’on peut traduire par sérénité, égalité d’âme, abandon serein. Nous ne regardons plus les choses du seul point de vue de la technique, nous questionnons le sens du changement.
La méditation s’interroge sur le sens voilé de la technique qui vient à nous et se dissimule. Se montrer et se dérober, c’est ce que Heidegger appelle le secret. La sérénité, l’égalité d’âme, c’est avoir l’esprit ouvert au secret. Nous restons ainsi dans le monde technique en nous abritant de sa menace.
L’humanité est en danger. Le danger d’une guerre mondiale atomique est cependant moins grand qu’une domination absolue de la pensée calculante, si productive, devenant la seule autorisée à s’exercer. Il s’agit de sauver la pensée méditante de l’indifférence.
Heidegger garde la mesure: il n’est pas opposé à la technique. Se servir d’outils en les perfectionnant est aussi le propre de l’homme. Dans quel but utiliser des machines, des outils, des robots? En 2025, il convient de se pencher par exemple sur le sens de l’intelligence artificielle. Qu’en faire? Rendra-t-elle le cerveau et le corps vivants superflus? Pour le savoir, l’homme a besoin de méditer.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Paquet d'accords: les Cantons divisés sur la double majorité – Editorial, Félicien Monnier
- Une attaque contre M. Regamey – Olivier Delacrétaz
- La passion de transmettre le métier – Jean-François Cavin
- Lire Dostoïevski à travers le prisme de la substitution – Yannick Escher
- Christianisme et Judaïsme, frères ennemis – Colin Schmutz
- Boîte à livres – Jean-Blaise Rochat
- La raison, usage et abus – Olivier Delacrétaz
- Voyage au salon des goûts et terroirs – David Verdan
- Donnez! – C.
- Le Nord vaudois retrouve son journal – Frédéric Monnier
- Un problème de revenus? – Olivier Klunge
- Le grand remplacement? Pourquoi pas… – Le Coin du Ronchon
