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La raison, usage et abus

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2293 28 novembre 2025

La raison est le propre de l’homme. Qu’en fait-il? Tel s’en sert pour appréhender ce qui l’entoure immédiatement. C’est l’homme de bon sens, c’est-à-dire de la raison immergée dans le réel de tous les jours. Il identifie spontanément les permanences, les différences et les répétitions qui jalonnent sa vie quotidienne. Il ajoute ces expériences ordinaires à son éducation, ce qui lui assure un certain équilibre et lui évite, sans même qu’il y pense, beaucoup d’erreurs, d’excès et d’impasses. Il juge spontanément le vrai à l’aune de l’efficace, sans chercher à formuler cette efficacité sous une forme générale et abstraite. On dira de lui qu’il est un individu «raisonnable». Son type, c’est l’homme du concret, l’homme du métier qui s’empoigne avec la matière, l’artisan, le paysan.

Tel autre, sans contester la pertinence du recours au bon sens, cherche le sens tout court. Il formule des principes généraux à partir de ce que lui disent ses yeux et ses oreilles. Plus qu’un simple utilitaire pour régler les problèmes courants, la raison est un instrument pour aborder l’ensemble de la réalité. Avec elle, il se glisse derrière la tapisserie du monde pour en discerner la trame, les fils et les nœuds. Il n’attend certes pas de cette approche abstraite qu’elle explique tous les mystères de l’univers. Mais elle lui permet au moins de mettre ces mystères en lumière, ce qui n’est pas rien. Il va et vient continuellement entre la réalité et l’idée. Il est à la recherche permanente d’une correspondance équilibrée entre le monde qu’il voit et les formulations abstraites qu’il en tire. Il est «rationnel». Son type, c’est ce que doit être tout collaborateur de La Nation.

Le troisième brise l’équilibre que les deux premiers recherchent. C’est un «rationaliste», un idéologue de la raison. Il cherche un système qui rende compte de tout, un système déterministe dans lequel tout, y compris les intuitions, les inventions, la création artistique, peut être expliqué par des causes matérielles incontestables. Les actes prétendument libres n’attendent que l’explication rationnelle qui, tôt ou tard, les incorporera à l’enchaînement mécanique des causes antérieures.

Pour le rationaliste, les Ecritures sont entièrement solubles dans l’histoire, la linguistique, l’anthropologie et la psychanalyse. Elles n’offrent au mieux que des allégories, des «mythes fondateurs», des façons de parler, à l’exclusion de toute vérité surnaturelle.

Quant à la poésie, qui, sans être irrationnelle, relève d’abord de la musique des mots, des rimes et du rythme, elle n’a guère de raison d’être. Et il en va de même encore de l’humour, dont l’un des ressorts principaux est précisément la transgression du système rationnel. Robespierre, l’«incorruptible» prêtre du «temple de la Raison», n’a d’ailleurs pas passé à la postérité pour son sens humoristique.

En politique, le rationaliste ne reconnaît aucune valeur à ce qui ne relève pas de la pure raison. Les traditions, les mœurs et les usages séculaires, tout cet accompagnement collectif non strictement rationnel, mais pas déraisonnable pour autant, qui relie vitalement le citoyen à la profondeur du passé, à la nécessité communautaire et à la stabilité du territoire, ne sont que des freins au progrès et à la perfection. Les institutions doivent être conçues à la lumière de la raison pure: des articles constitutionnels, des lois et des textes d’application pénétrés de rationalité administrative et voués de même à pénétrer l’ensemble de la société. La raison bureaucratique, bien à l’abri de la réalité, concocte des lois parfaitement rationnelles et parfaitement inutilisables. La loi mort-née sur les communes, présentée en toute innocence par nos autorités, en est un exemple inquiétant.

Aux yeux rationalistes, l’unité étatique l’emporte toujours sur la diversité sociale, suspecte de couvrir des injustices. Et la centralisation fédérale est toujours préférable aux souverainetés cantonales, expression surannée de différences qui n’ont pas lieu d’être. Nul doute qu’à leurs yeux, une entrée dans l’Union européenne apporterait à la Suisse un supplément bienvenu de rationalité.

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