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Boîte à livres

Jean-Blaise Rochat
La Nation n° 2294 12 décembre 2025

L’Aston Martin n’est pas seulement une auto bourrée de gadgets au service d’un célèbre agent secret; elle affiche aussi un redoutable palmarès de tueuse d’écrivains: si elle a failli avoir la peau de Françoise Sagan en 1957, elle n’a pas raté Roger Nimier en 1962 sur l’autoroute de l’Ouest: il avait trente-six ans.

Tiré d’une étagère où il avait pris l’eau, ce Folio usé, découvert au hasard d’une rapide exploration dans une ancienne caissette à journaux, a piteuse mine avec ses pages brunies et sa couverture délavée. Le Grand d’Espagne est l’hommage d’un écrivain de vingt-cinq ans à Bernanos qui vient de mourir. Il est composé de sept essais parmi lesquels Nimier s’amuse à pasticher le cardinal de Retz ou Montherlant. Ouvrons le livre à la première page: «La France appartenait encore à la famille, mais on n’en parlait plus qu’à voix basse. On avait pour elle cette gentillesse méprisante que mérite une vieille personne dont on a trop longtemps attendu l’héritage. On a compté sou par sou ce qu’elle pouvait laisser, l’honneur comme le reste. Un jour, on apprend qu’elle a tout dilapidé et qu’il ne manque rien à sa ruine, rien – pas même la honte.» A l’avant-dernière page, cette définition de la civilisation: «[Un] état de grandeur durable où chacun peut aller un peu plus loin parce que les autres ont déjà fait une partie du chemin à sa place.»

Le monde des lettres françaises de l’après-guerre offre le spectacle effarant d’une intelligentsia aveuglée par le stalinisme du PCF, autoproclamé «Parti de l’intelligence». Que ce soit par opportunisme ou conviction profonde, par lâcheté ou par bêtise, une grande partie des écrivains de ce temps a participé à cette stupéfiante extase collective. Face aux «valeurs» et à certaines postures pas toujours légitimes nées à la Libération, quelques écrivains unis par l’amitié ont formé un courant baptisé les Hussards, du nom du roman de Nimier, Le Hussard bleu. Ce mouvement aux contours flous existait par affinités de personnalités trop indépendantes pour se ranger sous une bannière. On y rencontre Antoine Blondin, Jacques Laurent, Jacques Perret, Michel Déon, Kléber Haedens, Stephen Hecquet, François Nourissier, etc. Que du bon. Chacun à sa manière célèbre le droit à l’indépendance, à l’insolence, à la désinvolture contre le dogmatisme en acier trempé de la littérature engagée – à gauche, évidemment.

Le succès du Hussard bleu désigne tout naturellement son auteur comme chef de file du mouvement. Le roman, en partie autobiographique, raconte les péripéties d’un escadron de hussards dans l’Allemagne de 1945, que l’on parcourt à travers les monologues intérieurs d’une dizaine de personnages. Sanders, porte-parole de l’auteur, héros stendhalien mâtiné de Bardamu, promène sa figure sentimentale et cynique dans un récit devenu mythique pour la génération désenchantée qui avait vingt ans en 1945: «Quand les habitants de la planète seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant, je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant.»

Le centenaire de Nimier est célébré chez Gallimard par un fort volume de la collection Quarto qui contient trois romans, des essais, des critiques, des chroniques et une abondante documentation. Les œuvres séparées sont aisément disponibles en collections de poche.

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