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L’affaire des 200 milliards

Jean-Hugues Busslinger
La Nation n° 2294 12 décembre 2025

La décision unilatérale du président américain, le 1er août dernier, d’imposer des droits de douane de 39% aux exportations suisses en direction des Etats-Unis d’Amérique a non seulement ouvert une période d’incertitude économique, mais aussi suscité nombre de questionnements.

La décision américaine venait en effet remettre en question tous ceux qui considéraient que la Suisse méritait un statut privilégié du fait de sa puissance économique et de ses bons rapports commerciaux avec les USA. Pire encore, le taux applicable à la Suisse se révélait supérieur à celui concédé à l’Union européenne, touchant l’amour propre de nombreux politiques. On a dès lors entendu certains relancer l’idée d’une adhésion à l’UE tandis que d’autres, et ils étaient nombreux, fustigeaient l’incapacité de nos gouvernants à négocier et à faire admettre nos positions. L’appel à des mesures de rétorsion (!) a aussi pu être constaté.

 

Une sérieuse remise en question

La brutalité de la mesure est cependant à l’image du président américain. Obsédé par la volonté de rééquilibrer en sa faveur la balance commerciale, il agit sans ménagement et sans grand respect de ses partenaires. Pour nous Suisses, habitués à la recherche de compromis ou de solutions gagnant-gagnant, cette décision vient cruellement rappeler que «les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts» (aphorisme attribué à Charles de Gaulle) et que notre statut de bon élève du multilatéralisme n’est en rien une garantie lorsque, justement, le multilatéralisme est remis en question et laisse place au deal individualisé (entendez par là aux rapports de force vus des USA).

Cette remise en question était d’autant plus inconfortable que ses conséquences sur la prospérité et l’emploi dans notre pays étaient difficilement chiffrables, mais assurément dommageables. On ne peut voir d’un bon œil un partenaire commercial qui absorbe près de 19% de nos exportations (on parle d’un peu plus de 52 milliards de francs en 2024) ériger une barrière douanière élevée. Les premiers effets de son instauration ne se sont d’ailleurs pas fait attendre: les exportations suisses vers les Etats-Unis ont chuté de 22% en août 2025.

Réaction il devait y avoir et le Conseil fédéral annonçait, dès le 4 août, vouloir poursuivre les négociations. Celles-ci ont pris un tour inhabituel puisque, après trois mois de relatif silence, tout au moins médiatique, on a appris, à mi-novembre dernier, qu’une déclaration d’intention allait pouvoir être signée et qu’un accord – encore verbal à ce stade – avait été trouvé avec le locataire de la Maison Blanche, permettant la réduction des droits de douane américains de 39% à 15%. Cet accord faisait suite à la rencontre, le 4 novembre, d’une délégation de grands patrons d’entreprises suisses avec le président Trump. Durant l’entretien, outre la remise de cadeaux, il a notamment été question d’un montant de 200 milliards de dollars d’investissement directs à effectuer par les entreprises suisses d’ici fin 2028 aux Etats-Unis.

 

Une tempête médiatique indue

Face au tumulte généré d’une part par la forme inhabituelle des négociations, d’autre part par l’ampleur de la somme, il convient de relever les éléments suivants.

On sait dorénavant que l’action était concertée entre les patrons d’entreprise et les autorités politiques, en particulier le secrétariat d’Etat à l’économie. La rencontre du 4 novembre n’était que l’un des éléments de cette action, puisqu’une rencontre à haut niveau politique avait déjà eu lieu en septembre entre Guy Parmelin et les Secrétaires au Commerce, au Trésor et au Commerce extérieur américains au cours de laquelle le montant de 200 milliards de dollars avait été évoqué.

L’ampleur de la somme peut étonner. On précisera qu’il s’agit de dollars et non de francs, ce qui réduit la somme de 20% en francs suisses. Ce montant est à mettre en relation avec les investissements directs cumulés des entreprises suisses aux USA, qui représentaient 352 milliards de dollars à fin 2023, en augmentation d’environ 45 milliards de dollars entre 2022 et 2023. La somme de 200 milliards sur trois ans inclut par ailleurs les investissements privés déjà prévus, avec entre autres l’externalisation d’une partie du traitement de l’or ou le développement de capacités de production du secteur pharmaceutique aux Etats-Unis.

 

Quelques enseignements

On peut dès lors tirer quelques conclusions provisoires de cette saga économique.

Tout d’abord, il faut se garder de jeter la pierre aux représentants de l’économie qui ont su se mobiliser, négocier et fournir au pays les éléments aboutissant à un accord qui profitera à toutes les entreprises suisses (c’est enfoncer une porte ouverte que de rappeler qu’il n’y a qu’un seul tissu économique et qu’entreprises exportatrices ou actives uniquement sur le plan domestique sont interdépendantes les unes des autres).

On aura de même une attitude positive envers les entreprises suisses qui investissent à l’étranger. Elles ont en effet apporté des éléments déterminants dans la négociation. Prétendre, comme l’ont fait certains, que les montants investis à l’étranger en priveraient l’économie domestique n’est que la piètre illustration d’une inculture économique chez les représentants de quelques partis politiques.

On ne se formalisera pas outre mesure des cadeaux apportés par la délégation suisse. Depuis des temps immémoriaux, connaître les petites faiblesses de son interlocuteur est à la base de l’activité d’échange; en d’autres termes, si le président est sensible à l’éclat de l’or, il n’y a aucune honte à lui en apporter. L’adage do ut des (je donne pour que tu donnes) prend ici tout son sens.

On pourra enfin se féliciter que l’union des forces, tant économiques que politiques, ait pu être réalisée en l’occurrence. Certes, à en juger par les hauts cris de la gauche politique et plus particulièrement des Verts, cette union met à mal leur image fantasmée d’une primauté du politique sur l’économique. Mais il aurait été coupable dans cette affaire de négliger nos meilleurs atouts qui étaient ceux des investissements directs. Sans eux, la pression sur les produits agricoles ou d’autres mesures de type réglementaire aurait été plus forte (la «concession» sur les importations de volaille US ne représente que 1,1% de la consommation totale suisse de ce type de viande). On saluera à l’inverse le fait que les montants à investir le seront par les entreprises, sans avoir été fixés par décision étatique, mais qu’ils sont repris par le politique dans la procédure d’accord.

Lorsque la maison prend feu, l’union est nécessaire; cela vaut pour un conflit traditionnel mais aussi lors d’une guerre économique. L’attitude de la gauche et des Verts ressemble furieusement à vouloir souffler sur les braises une fois l’incendie éteint. On n’est assurément pas obligé de leur emboîter le pas.

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