Vallotton pour toujours
Jusqu’au 15 février prochain, le Musée Cantonal des Beaux-Arts héberge l’exposition intitulée, un peu bizarrement, « Vallotton forever». Sur deux étages, l’amateur pourra contempler plus de deux cent cinquante œuvres de tout genre, ordonnées à la fois chronologiquement et thématiquement. La visite se termine avec un film de dix minutes qui replace Vallotton, sa vie et certaines de ses œuvres – pas toutes exposées – dans l’ambiance de l’époque. L’exposition est ouverte tous les jours de 10h à 18h. Le jeudi, l’ouverture est prolongée à 20h. Le Musée est fermé le lundi.
Le livre de l’exposition
Le livre de l’exposition commence par un texte très personnel de Lionel Baier, Un Vallotton à soi. Enfant, le futur cinéaste rencontre Vallotton au hasard de ses gambades avec sa petite sœur au Musée des Beaux-Arts de Rumine. Il est d’emblée subjugué par l’Autoportrait à l’âge de vingt ans, un jeune garçon un peu boudeur, le regard obstiné et concentré, peut-être un peu dépréciatif, soigneusement coiffé et minutieusement restitué sur un fond gris vert. La rencontre est définitive: «Je parcours le monde depuis plus de quarante ans accompagné par Félix Vallotton», écrit Baier. Il introduit tout au long de ses films des références plus ou moins évidentes à l’œuvre du peintre, format reprenant celui des Intimités pour l’un, gamme de couleurs vallottonienne pour un autre, papier peint repris d’une toile, etc. Il se dit «heureux d’avancer dans la vie avec un maître dans l’œil», ajoutant in petto «et dans le cœur». Il voit du Vallotton partout, autrement dit, il voit tout avec les yeux de Vallotton. Baier montre que l’artiste est un éducateur, non parce qu’il peint des sujets édifiants, mais parce qu’il ouvre les yeux sur les dessous de la réalité, sur la vérité que révèle la rencontre du peintre et de son objet.
On trouvera encore dans cette introduction un essai original sur l’importance du vert, toxique, grisé ou éclatant, dans l’œuvre de Vallotton. Un texte de Mme Catherine Lepdor souligne l’impossibilité de classer Vallotton. De fait, on l’a associé à toutes les tendances modernes, nous dit l’auteur: «Néo-traditionalisme, primitivisme, Nouvelle Objectivité, Retour à l’Ordre, réalisme magique, surréalisme…». Inclassable! Il vaut donc mieux se concentrer sur sa cohérence interne, ce qui n’est pas simple non plus. Ses peintres préférés, Léonard de Vinci, Dürer, Holbein le Jeune, Ingres, qu’il admire par-dessus tout, ou encore le Douanier Rousseau, indiquent quelques éléments: un métier rôdé, un dessin précis, des volumes fortement marqués, la stabilité et la solidité des réalisations. Ajoutons sa détermination à suivre son propre chemin sans s’occuper des modes. Et finissons par un «mécontentement continuel», que Ramuz note avec approbation, qui relève à la fois d’une exigence forcenée et d’une mélancolie naturelle profonde.
Les Intimités
Vallotton ne pensait pas beaucoup de bien de la nature humaine. Son regard affûté saisissait les équivoques, l’hypocrisie, les relations douteuses. Il n’était tendre avec personne, ni avec ses nus, ni avec ses figures mythologiques, ni, surtout, avec lui-même. Son Autoportrait à la robe-de-chambre, réalisé en 1914 le montre comme un «rond-de-cuir» (c’est lui qui le dit) un peu enrhumé. A travers cette réalisation, les critiques lisent sa déception de n’avoir pu, pour raison d’âge, s’engager dans l’armée. Quoi qu’il en soit, son regard reste vif et perspicace, comme dans tous ses autoportraits. Et le tableau est une perfection.
Vallotton a renouvelé la technique de la gravure sur bois en se limitant à des à-plats de noir et de blanc, à l’exclusion de ces gris qu’on obtient avec des hachures parallèles. Cette technique contrastée donne une grande force d’expression et beaucoup de netteté dans le rendu. Paradoxalement, il utilise cette netteté même pour mieux souligner l’équivoque de certaines situations.
Parmi les environ deux cents xylogravures qu’il a réalisées, on trouve les Instruments de musique, une série d’un haut degré d’abstraction, des mouvements de foule, des accidents, des arrestations musclées, des charges policières, une exécution capitale. Le titre est gravé à l’intérieur du tableau, dans un petit cartouche blanc au bas de l’image.
Les gravures sur bois les plus connues sont les Intimités, une série de dix pièces tirées chacune à trente exemplaires seulement. Le cadre est à chaque fois un salon bourgeois, à l’atmosphère étouffante et délétère, à peine allégée par ces motifs décoratifs dont Vallotton raffole. Il représente des couples aux rapports ambigus ou conflictuels. Ainsi, dans Le mensonge, le visage de l’homme cache celui de la femme. Ce qu’elle lui murmure est-il vrai ou mensonger? Et l’homme pense-t-il à ce qu’elle dit ou à une autre? Pour chacune des dix gravures, les interprétations sont multiples. Mais il y a toujours un perdant, et l’autre ne remporte jamais qu’une victoire amère.
L’adultère, la vénalité, la jalousie, la mesquinerie, le soupçon sont le matériau essentiel de ces gravures. Et celles-ci sont l’un des sommets de l’art de Vallotton, et de l’art tout court.
Peintures
D’innombrables nus sont exposés, des intérieurs avec figures, des natures mortes, quelques scènes mythologiques. L’amateur a le bonheur de rencontrer La malade, La visite, Femme fouillant dans un placard, Le bain au soir d’été (si mal reçu par la critique que Vallotton a arrêté de peindre durant à peu près deux ans), Le chapeau violet, Derniers rayons, La grève blanche Vasouy, Poivrons rouges, Le château Gaillard et bien d’autres.
Si nous devions émettre un regret, ce serait l’absence de la Femme nue assise dans un fauteuil rouge, un des plus étranges et fascinants chefs-d’œuvre de Vallotton. Nous regrettons aussi de ne pas voir Femme couchée dormant et Intérieur d’atelier avec figure. Ces deux tableaux représentent Gabrielle, la femme de Vallotton, avec une douceur de touche, de coloris et d’atmosphère inhabituelle au peintre. Dans le premier, Gabrielle dort, encoconnée dans une couverture aux motifs entrecroisés, sur un édredon rouge ornementé d’or, avec un papier peint de fleurs bleues et rouges sur un fond de bleu très clair. Le second tableau la représente en déshabillé, posant sa main sur le haut d’un paravent, alanguie et regardant le peintre avec amour et confiance. Vallotton a aussi vécu des jours heureux.
Nous proposons au visiteur de consacrer quelques minutes à la fin du parcours au Portrait de Juliette Lacour. C’est le cinquième tableau, tout près de la sortie. Datant de 1886, il représente une ouvrière sur un fond de Seine grise et d’usines fumantes. La peau bistre, les yeux battus, vêtue et coiffée avec dignité, elle porte une infinie lassitude, due non seulement à des journées interminables de travail, mais aussi à l’absence de tout avenir possible. Il est difficile de la contempler sans que la gorge ne se serre. L’art du tout jeune Vallotton a fixé cette peine pour toujours.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Avant que l’enfant paraisse – Editorial, Félicien Monnier
- Dépeuplement? – Jean-François Cavin
- Chœurs a cappella de Frank Martin – Frédéric Monnier
- Un accord de complaisance – Cédric Cossy
- L’électricité libéralisée en France – Benjamin Ansermet
- Faut-il encourager le mécénat? – Antoine Rochat
- Concours d’armée 25, le citoyen-soldat au centre de la capacité de défense – Edouard Hediger
- Il faut sauver le climat de l’Øresund – Le Coin du Ronchon
