L’électricité libéralisée en France
Avec les nouveaux accords avec l’UE, la libéralisation de l’électricité revient dans l’actualité. Mais qu’a-t-elle permis chez nos voisins? Petit tour outre-Jura.
Depuis 1946, la France connaissait un monopole public de la production d’électricité après la création d’EDF (Electricité de France). Cette dernière développa, sous impulsion étatique, la production nucléaire dans le pays.
Puis vint l’UE, expliquant que la concurrence était forcément meilleure, qu’elle faisait baisser les prix et qu’il fallait créer un marché libre et concurrentiel pour l’électricité française.
Alors, depuis les années 2000, la marche vers la libéralisation fut prise pour permettre à des fournisseurs «alternatifs» 1 de voir le jour. Sauf qu’EDF produisait toujours suffisamment d’électricité pour fournir tous les Français, et ce à un prix très bas. De plus, certaines de ces infrastructures forment ce que l’on appelle en économie un monopole naturel, et la sécurité des centrales nucléaires ne se délègue pas n’importe comment, sans compter les coûts qu’elles nécessitent. Les concurrents ne pouvaient pas rivaliser.
En 2010 vint la loi NOME (Nouvelle organisation du marché de l’électricité), ainsi que la création de l’ARENH (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique). Ce dernier assure aux fournisseurs alternatifs un accès à la production d’EDF. Celle-ci est contrainte de leur vendre une part de l’électricité qu’elle produit au prix de production. Pour le reste, ces fournisseurs complètent leurs achats sur le marché européen. Ils ne produisent donc rien, mais ce système leur permet de gagner de l’argent en revendant de l’électricité à leurs clients2. Quant à EDF, le prix de vente de son électricité est contrôlé (via le TRVE, Tarif réglementé de vente d’électricité), notamment pour qu’il ne soit pas trop bas, et ainsi laisser une chance à ses concurrents. En passant, ce système prive EDF d’une partie de ses revenus et l’Etat de dividendes. La dette d’EDF a d’ailleurs augmenté depuis le début du siècle.
Ce système est déjà absurde quand tout va bien. Mais les vrais problèmes apparaissent quand la situation va mal, comme en 2022.
Sur le marché européen, le prix de l’électricité correspond au coût de la dernière centrale qu’il a fallu allumer pour satisfaire la demande, généralement des centrales à gaz ou au charbon, pour gérer les fluctuations de la consommation. Ainsi, en 2022, avec l’augmentation du prix de production de ces centrales, le prix de l’électricité en France a aussi gonflé. Or la production électrique française dépend surtout du nucléaire et des barrages. Le prix n’aurait donc pas dû augmenter autant si la France n’avait pas fait partie du marché européen, où puisent les fournisseurs alternatifs.
Avec cette hausse des prix, ils ne parvenaient plus à fournir de l’électricité bon marché à leurs clients. Ainsi proposaient-ils des offres de renouvellement de contrat à des prix prohibitifs, voire encourageaient leurs clients à se tourner vers EDF. Bulb France, ne parvenant pas à être rentable, a pour sa part fermé et renvoyé tous ses clients à EDF, qui demeure le fournisseur de secours en cas de défaillance d’un autre fournisseur. Pour rappel, ceux-ci étaient censés lui faire concurrence.
EDF, pour fournir ces nouveaux clients, devait parfois racheter sa propre électricité sur le marché, via les quotas de l’ARENH, à un prix plus élevé que son coût de production. La période aurait dû renforcer EDF, capable de fournir une énergie moins chère que ses concurrents européens mais, au lieu de ça, la situation de l’entreprise a empiré.
Ajoutons que l’Etat était forcé d'agir pour sauver les fournisseurs concurrents, car l’UE imposait de maintenir cette concurrence. D’où le bouclier tarifaire pour limiter les prix payés par les particuliers.
Que retenir de l’exemple de notre voisin? D’abord, que le libre marché et le libéralisme économique peuvent parfaitement être imposés idéologiquement sans aucun rapport avec la réalité. Ensuite, que lorsque l’UE arrive pour vanter les futurs mérites de la libéralisation du marché électrique, une sérieuse méfiance est de mise.
Notes:
1 Cet anglicisme est le terme officiel adopté dans la réglementation française.
2 Le site elucid.media a schématisé l’évolution de la fourniture d’électricité en France. La complexification est si grande qu’elle en devient comique.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Avant que l’enfant paraisse – Editorial, Félicien Monnier
- Dépeuplement? – Jean-François Cavin
- Vallotton pour toujours – Olivier Delacrétaz
- Chœurs a cappella de Frank Martin – Frédéric Monnier
- Un accord de complaisance – Cédric Cossy
- Faut-il encourager le mécénat? – Antoine Rochat
- Concours d’armée 25, le citoyen-soldat au centre de la capacité de défense – Edouard Hediger
- Il faut sauver le climat de l’Øresund – Le Coin du Ronchon
