Méritocratie et démocratie
Dans son ouvrage de 1994 La révolte des élites ou la trahison de la démocratie, Christopher Lasch1 critiquait l’idée actuelle selon laquelle la méritocratie était l’application de la démocratie à l’éducation. Selon lui, la logique démocratique menait à la démocratisation de la connaissance, à la volonté d’élever le niveau général et de fournir à tous les citoyens les moyens de parler de tous le sujets. Lasch rappelle l’étonnement des voyageurs européens face à cette capacité rencontrée chez les ouvriers américains, mais absente chez ceux du vieux continent. Le travail intellectuel et le travail manuel étaient tous deux valorisés. Le souhait était que les ouvriers soient formés – ce qui était aussi avantageux pour la qualité de leur travail – et non que tout le monde fasse une formation supérieure.
La méritocratie, quant à elle, vise uniquement à sélectionner l’élite dans l’ensemble des classes sociales, promettant la mobilité sociale. Ce faisant, ce système vide la classe ouvrière de ses élites potentielles. De plus, il crée l’idée que les membres de ces classes ont eu leur chance, que s’ils sont toujours en bas de l’échelle c’est de leur faute, car ils n’ont pas le niveau. Il en découle un problème conséquent d’estime de soi dans ces classes. A l’inverse, les classes supérieures sont persuadées d’être à leur place car elles le méritent. L’idée que noblesse oblige disparaît.
Cette dernière idée se retrouve dans les thèses plus récentes d’Emmanuel Todd. A propos de l’enseignement supérieur, Todd a également développé la thèse selon laquelle la démocratie tenait lorsque les éduqués supérieurs, peu nombreux, étaient obligés de s’adresser à l’ensemble de la population. En dépassant les 20% de cette dernière, ils peuvent vivre entre eux et se détacher du reste de leur pays. La situation actuelle retrouve la cassure éducationnelle qui existait encore au Moyen-Age. L’éducation de masse, amenée notamment sous l’impulsion du protestantisme, prépara l’avènement de la démocratie. Aujourd’hui, la place de l’éducation supérieure engendrerait sa fin. Voilà de quoi réfléchir sur la situation de la démocratie dans les pays occidentaux et d’interroger la place accordée à l’éducation supérieure.
Notes:
1 Christopher Lasch, La révolte des élites ou la trahison de la démocratie, Flammarion, Paris, 2020.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La présidence du Conseil d'Etat – Editorial, Félicien Monnier
- Edmond Gilliard, ou l'exigence qui ne cède pas – Yannick Escher
- Au château de Gracq – Lars Klawonn
- Réformite aiguë – Olivier Delacrétaz
- Etatisation de la société: la progression continue – Jean-Hugues Busslinger
- Tourments d'un agnostique – Jacques Perrin
- La dictature de l'«intérêt national»? – Jean-François Cavin
- La contestation a toujours un moteur – Le Coin du Ronchon
