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Tourments d'un agnostique

Jacques Perrin
La Nation n° 2305 15 mai 2026

Le nom laissé en blanc

Dans Adam et Eve, roman de Ramuz paru en 1932, Louis Bolomey, 36 ans, a perdu sa mère qu’il aimait. Sa jeune épouse Adrienne, 20 ans, le quitte après six mois de mariage. Sur le conseil d’un rétameur nommé Gourdou, il lit la Genèse, les épisodes du Jardin d’Eden, de la création d’Eve à partir du corps d’Adam, car il n’est pas bon que l’homme vive seul. Adam et Eve sont unis, de deux ils sont devenus un. Puis ils mangent la pomme. C’est le péché originel d’orgueil. Vous serez comme des dieux, a promis le serpent. L’Eternel chasse les pécheurs de l’Eden, ils se désunissent. Adam gagnera son pain à la sueur de son front, Eve enfantera dans la douleur, ils mourront. Le Paradis est perdu.

Louis Bolomey, d’abord intrigué par sa lecture, se pose des questions sur sa vie, puis ne croit plus à ces histoires […] C’est des mensonges […] la malédiction pèse sur ceux qui y croient. Il se dit en substance: nous sommes nos propres maîtres, nous créons la réalité, on se fait notre vie comme on l’entend, c’est un travail, il fait bon travailler pour dépenser sa force en amenant ce qui vous entoure à être à votre ressemblance, on va voir!

Bolomey se décide à refaire un paradis à sa mesure. Il rénove sa maison, remet son jardin en ordre, plante fleurs et légumes. Il enclôt le tout soigneusement, imaginant qu’Adrienne reviendra comme attirée par ce lieu enchanteur, sans qu’il ait besoin de l’appeler. Dans le subjuguant avant-dernier chapitre, elle revient en effet; une nuit d’amour s’ensuit. Adrienne et Louis ne font qu’un. Au réveil, Bolomey ne sait plus qui il est, souffrant d’un froid intérieur. C’est la nuit dans sa pensée. Le corps endormi qui repose à côté de lui semble étranger. Adrienne et Louis sont deux: Il y a elle qui est elle, et il y a moi qui suis moi. Louis observe de nombreuses imperfections sur le corps d’Adrienne. Elle est pâlie, son rouge a coulé, elle est fardée de ses propres couleurs, sa bouche est trop épaisse, elle n’est pas coiffée, pas vraie, fausse, toute peinte. La beauté de son corps est déjà toute niée, elle est vieillie, ses seins pendent mollement, elle a une triste odeur, des taches noires aux bras, des plaques rouges sur le ventre. Adrienne se réveille, Louis lui fait peur, elle se couvre la figure et, s’apercevant qu’elle est nue, ramène le drap sur elle.

Dans le dernier chapitre, sous le regard de Lydie, son amante, Louis revient seul de la gare où il a peut-être raccompagné Adrienne. Il marche solitairement sur un chemin glissant, chute, se redresse et rechute à plusieurs reprises.

Les résonances bibliques sont innombrables chez Ramuz. Dans son livre C. F. Ramuz ou l’utopie de l’Art1, Benjamin Mercerat lui attribue une connaissance approfondie du mal et des conséquences du péché d’origine: le travail pénible, la douleur, la maladie, la mort, la désunion, la solitude, la séparation des hommes posés les uns à côté des autres. Pourtant Ramuz ne se préoccupe pas de la conséquence principale du péché: la séparation de l’homme d’avec Dieu. Le mot Dieu est souvent utilisé par Ramuz dans ses essais et dans la bouche de ses personnages, mais sa relation avec Lui est implicite, ignorée; aucune foi n’est associée à la mention de ce nom.

Selon le philosophe Jacques Maritain, Dieu est chez Ramuz un nom laissé en blanc, mais ce nom tourmente l’écrivain qui se pose de multiples questions sur l’absolu sans y trouver de réponses. La phrase que Blaise Pascal met dans la bouche du Christ, Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé, semble ne pas s’appliquer à Ramuz qui cherche et ne trouve pas. Ramuz athée alors? Non, il ne nie pas l’existence de Dieu. Il ne sait pas. L’agnosticisme de Ramuz, autrement dit ses doutes profonds, s’exprime dans son essai Besoin de grandeur (1937) que Mercerat a préfacé aux éditions de l’Aire en 2018: En ce monde terrestre, la plénitude est transitoire, il y a mouvement et le terme du mouvement est la mort. Nous passons, tout passe. On a besoin que rien ne passe et que nous ne passions pas. L’absolu n’existe qu’à l’état de besoin: J’exprime un besoin sans voir où il tend, ni de quoi il est fait, ni par quels chemins on peut atteindre à sa satisfaction. Besoin de grandeur? D’amour? D’immortalité? Pour satisfaire ces besoins, Ramuz cherche un absolu de substitution, une utopie. Au sens étymologique, une utopie est un lieu qui n’existe pas. L’écrivain se dit chrétien sans Christ dans son Journal. A sa sœur Berthe qui s’étonne de son désintérêt pour toute pensée évangélique, il répond: Certainement la loi d’amour de l’Evangile est la seule réponse, et peut triompher du chaos du monde. Il suffirait de l’appliquer intégralement, mais comment faire? Ramuz ne sait donc pas aimer son Dieu de tout son cœur ni aimer son prochain comme lui-même. Il affirme ailleurs qu’il n’a nul besoin d’un sauveur. Le besoin d’un sauveur est signe de faiblesse. Il ne faut jamais appeler au secours. Aide-toi! Le Ciel t’aidera: telle pourrait être la devise de Ramuz.

L’absolu de substitution est la Beauté. Ramuz est un artiste; la beauté est la finalité de son art. L’art est un étage supérieur de l’artisanat. Il exige un effort, un exercice continu, une ascèse, au prix de sacrifices et de privations que l’artiste s’impose à lui-même, voire à sa famille. Ramuz devient vite un écrivain capable de vivre de sa plume. Il a sans cesse produit des œuvres. La production et l’expression sauvent, la volonté se tend vers le mérite. Le plaisir signale la réussite. Dans Le grand printemps Ramuz écrit: Je cherche la raison profonde de ce que je fais […] Cette raison est dans le plaisir que je trouve à faire et la raison de ce plaisir n’est pas à moi seul. La force de l’art est de ralliement […] Il y a élan, don de soi, oubli de soi, appel à autrui, rapprochement, salutations. Ramuz veut réconcilier l’art et la vie, le devoir et le plaisir. Je crois ne dire rien, d’ailleurs, à quoi un chrétien puisse souscrire […] J’oppose au sacrifice triste le sacrifice joyeux […] Nietzsche avait raison: Il y a un sacrifice des faibles, mais aussi des forts.

Cette tentative d’attirer le christianisme vers son adversaire le plus acharné est parlante. Il y a chez Ramuz une tension entre deux pôles: celui de la volonté individuelle, de l’effort méritoire, et celui de la communion des hommes obtenue non par le corps et le sang du Christ mais par la Beauté que le travail artistique magnifie. M. Mercerat, lui-même bon catholique, décrit cette tension en détails, mais ne cherche pas à faire de Ramuz ce qu’il ne voulait pas être, quand par exemple il se compare à son ami Strawinsky: Lui enfin orthodoxe, catholique orthodoxe et tenant à sa religion, moi né protestant, et ne tenant guère à l’être.

Beaucoup de passages dans l’œuvre de Ramuz signalent un flou, un manque, un projet à peine dit mais sans cesse évoqué de réconcilier le travail et la grâce, le mérite et le don, l’exercice de la volonté et la réponse à une vocation, une vision païenne et la foi chrétienne, Ramuz alléguant une fois que le mérite attire la chance, version païenne de la grâce.

Nous y reviendrons.

Notes:

1   L’Aire, Vevey, 2022.

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