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Au château de Gracq

Lars Klawonn
La Nation n° 2305 15 mai 2026

Au château d’Argol1 nous éblouit par la beauté de sa langue. Dans son avis au lecteur, Julien Gracq insiste sur la notion du récit au lieu du roman. Ce récit est une grande aventure esthétique. Il s’ouvre sur Albert qui découvre le château qu’il vient d’acheter. Il y passe quelques jours avant d’être rejoint par son ami Herminien et la belle Heide. On ne sait pas grand-chose des trois personnages, ni pourquoi ils se retrouvent dans ce lieu. Par contre, le château d’Argol et ses environs, situé sur la côte bretonne, entre réalité et imagination, dans un espace et un temps imprécis, fait figure de véritable personnage principal. Tout ce qui s’y passe semble être envoûté par lui et transfiguré.

Dès le début, domine l’impression qu’un fatalisme pèse sur ces personnages et que nous assistons à un jeu mortel. En revanche, l’intrigue est laissée dans l’ombre. C’est une tragédie wagnérienne – Julien Gracq aimait les opéras de Wagner – que l’on devine enfouie dans les plis d’un récit hallucinant de visions et de fantômes, une espèce de contemplation extatique qui fait passer l’intrigue à l’arrière-plan tandis que les descriptions sont omniprésentes.

Lors de sa parution en 1938, seul cent cinquante exemplaires ont été vendus. Gallimard avait refusé d’éditer le premier manuscrit de Julien Gracq. Ce qui ne veut rien dire, car le livre a fait son chemin depuis lors; les récits de cet écrivain, trop novateurs à son époque, ont été davantage salués par la suite.

Son style si singulier donne l’impression que cet écrivain cherche avant tout à nous procurer une émotion esthétique. Son style repose principalement sur l’idée que le paysage est prédominant et que les états d’âme des personnages sont conditionnés par la nature et les temps, le vent, la lumière et les ombres du jour, la canicule, les nuages, les orages, les pluies, le froid, la nuit, la lune, bref une présence envahissante de la nature sur laquelle pèse constamment l’ombre du château. La scène de la chapelle abandonnée en pleine forêt illustre bien de quoi il s’agit: «Les rayons du soleil descendant au milieu de l’autel vide et désolé, le son des lourdes gouttes d’eau sur les dalles, l’obscurité humide du lieu, le chant de l’oiseau par la brèche de la voûte, plus perçant que s’il eût éclaté dans l’oreille même, et comme empreint d’une espérance inexplicable et délirante, le battement régulier de l’horloge de fer emplissaient son âme de visions glorieuses et mélancoliques, l’épuisaient d’une attente impérieuse qui le consumait tout entier, et, s’élevant peu à peu avec les trilles de l’oiseau jusqu’à une pointe aiguë où le son rejoignait la dévorante ardeur du feu, dans sa vigoureuse plénitude arrachait des larmes à l’égal du son des plus riches instruments de cuivre.»

Ce récit sans dialogue est construit comme une suite de grands tableaux aux descriptions exubérantes et presque délirantes dans lesquels les personnages sont enchâssés. Ils n’ont pour ainsi dire pas d’épaisseur et pas même de vie propre. L’intrigue reste insaisissable jusqu’au bout. Cependant on comprend peu à peu qu’il est question d’amour, de jalousie, de solitude, de trahison, de vengeance et de mort.

On en ressort comme on y est entré: en compagnie d’Albert, seul dans son château, à l’image du passage secret dont Herminien connaît l’existence et que lui et Albert se mettent à suivre. Son entrée leur est connue mais pas sa destination. Ils découvrent qu’il ne mène pas à l’extérieur comme on aurait pu le penser, mais dans la chambre de Heide. Chez Gracq, on évolue dans un réseau de circulation fermée sans aucun moyen de s’échapper.

L’univers de l’écrivain des Pays de la Loire a quelque chose de fascinant dans la distance même qu’il crée esthétiquement entre les personnages et les lecteurs. Néanmoins, Gracq parvient à faire affleurer la mélancolie d’une enfance enchantée comme d’un monde perdu. Son récit reste ainsi relié aux questions essentielles du salut et de la damnation.

Notes:

1   Julien Gracq, Au Château d’Argol, José Corti, Paris, 1980, 182 pp.

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