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Qui est anxiogène?

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2308 26 juin 2026

L’Union démocratique du centre est «anxiogène», elle «surfe sur les peurs», elle fait appel aux sentiments les plus archaïques. Ses slogans et ses visuels de campagne sont simplistes, vulgaires et brutaux. En outre, elle dispose de beaucoup plus d’argent que ses concurrents électoraux, ce qui lui permet de combler sa faiblesse doctrinale. C’est ce que proclament à l’envi les autres partis, le monde démocratique officiel et la grande presse, bref, ceux qui pensent bien.

On aimerait bien savoir ce qu’ils pensent, ces bien-pensants, du prospectus de six pages dénonçant «L’initiative chaos», que les opposants bourgeois à l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» ont envoyé dans toute la Suisse quinze jours avant le vote. Ils y détaillent en long et en large le chaos dans la vie quotidienne qu’apportera l’initiative: Hôpitaux débordés; Aides à domicile en crise; Chantiers à l’arrêt; Restaurants et hôtels en difficulté. Ils demandent, tout rhétoriquement: Nos campagnes et nos PME sur le carreau? Plus loin: AVS encore plus sous pression, Sécurité: un sacré autogoal et Perte de contrôle sur l’asile.

Rien dans ce fatras polémique n’est absolument faux. Mais à chaque coup, on en tire une interprétation outrancière. On radicalise. Des risques possibles deviennent des catastrophes certaines. A propos d’éventualités lointaines, comme la sortie de Schengen et de Dublin, on évoque des mesures de rétorsion immédiates prises par une Union européenne en fureur à l’égard de la Confédération. Tout est bon pour épouvanter l’électeur, étourdi à coups d’hôpitaux sans infirmières, d’opérations urgentes retardées de plusieurs mois, d’aides à domicile supprimées, de domaines agricoles sans employés, de chantiers et d’usines désertés par les ouvriers, d’une hôtellerie aux abois. Tout y passe. Planification étatique de l’économie! Embouteillages aux frontières! Moins de coopération policière contre la maffia et le terrorisme! Afflux massif de requérants! Il s’agit d’inspirer au bon peuple le sentiment général que la terre suisse se dérobe partout sous ses pas.

Pour ce qui est du graphisme, beaucoup de rouge et de noir, des rafales de slogans obliques et une photo tragique, avec une infirmière un peu distante et un vieux malade abandonné: l’habile première page du prospectus semble tout droit sortie d’un brainstorming de l’UDC.

Quant aux moyens financiers, si les montants à disposition de l’UDC ont monté à 6,4 millions, les opposants ont pu compter sur 9 millions.

En un mot, tous les reproches esthétiques, moraux et financiers qu’on adresse ordinairement à l’UDC, on peut aujourd’hui les reporter sur l’«Alliance interpartis Non à l’initiative du chaos» qui a signé le prospectus et coiffé une campagne du même acabit.

Mais pourquoi revenir à cette campagne; elle est derrière nous et nous n’étions même pas favorables à l’initiative?

Le problème est que cette com’ démagogique a remarquablement réussi. Cela nous fait craindre qu’ils ne recommencent avec la campagne sur la neutralité, celle sur l’initiative «Boussole» et surtout celle sur le paquet d’accords avec l’Union européenne, trompeusement nommé «Bilatérales III». Il serait avisé de se préparer à une campagne avec encore plus de rouge et de noir, encore plus d’agressivité, encore plus de slogans déplacés et d’argent investi.

Plusieurs slogans du prospectus pourront même être repris tels quels, sur le chaos que déclencherait un mauvais vote, sur la Suisse isolée à l’intérieur de ses frontières, sur l’agriculture en péril, l’immigration en croissance et la sécurité menacée. Ces slogans sont tellement vagues qu’on pourra toujours les relier à l’objet du vote.

Dans le quotidien 24 heures du lundi 15 juin, Mme Delphine Gasche remarque: Détail piquant: ce sont les opposants à l’UDC – et non le parti traditionaliste – qui ont décoré leur local de petits drapeaux helvétiques. Plusieurs élus PLR se sont même parés d’écharpes « Allez la Suisse». Et le président des Verts libéraux, Jürg Grossen, d’un énorme drapeau rouge à croix blanche.

Oui, le patriotisme marche bien, en ces temps d’incertitude, annexons-le aussi! La boucle est ainsi bouclée: les principes fondamentaux de l’UDC sont récupérés par ceux-là même que ce parti combat, au nom même de ces principes.

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