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Tout est bien

Jacques Perrin
La Nation n° 2308 26 juin 2026

En janvier 1923, Ramuz note dans son journal: Chrétien sans Christ. Que peut bien signifier cette formulation contradictoire?

Nous comprenons mieux de quoi il retourne après avoir lu C.F. Ramuz ou l’utopie de l’Art de Benjamin Mercerat, puis Adam et Ève et Passage du poète, de Ramuz lui-même.

Adam et Ève est le roman de la Chute, du péché interminable, de l’échec. Aucun personnage mis en scène dans cette sombre intrigue ne nous empêche de désespérer de l’homme, si ce n’est Lydie, serveuse de café. Ramuz y révèle toutes les facettes du mal: la solitude, la séparation, les hommes posés les uns à côté des autres, le désamour, le deuil, la dureté du travail, les soucis et querelles d’argent, la laideur, la honte de soi, l’impossibilité, dont Ramuz se plaignait auprès de sa sœur Berthe, d’appliquer la loi d’amour de l’Évangile.

Durant notre jeunesse, nous avons lu les essais de Ramuz, le Journal, Découverte du monde et les romans du début, dont Aimé Pache, peintre vaudois, qui nous laissa un grand souvenir. Grâce à M. Mercerat, nous avons abordé d’autres romans.

Après que la lecture d’Adam et Ève nous eut désarmé, nous découvrîmes bien tardivement Passage du poète, chef-d’œuvre de lumière et de sérénité, nous conduisant, entre les murs des vignes de Lavaux, de la terre puis du lac jusqu’au ciel. Plutôt qu’un roman à l’intrigue minimale, c’est un hymne enthousiaste, possédé par la Divinité, selon l’étymologie.

Le poète, c’est Besson, un vannier qui s’installe dans un village de mars à fin août. Il tresse des paniers d’osier, peu utiles aux vignerons, mais par sa bienveillance et son amabilité, il promeut l’amitié des villageois et renforce l’unité communautaire que notre époque scientifico-sentimentale appellerait vivre-ensemble, ou inclusivité.

Chacun prend part à la vie villageoise, une mère et son petit enfant, femmes et hommes, jeunes filles se baignant dans le lac, nues comme au commencement du monde; un vieillard de 93 ans, une dame âgée aimant danser; des gens simples comme Congo, être plaintif tombé à la charge de la commune, Gilliéron, vigneron dont le domaine sera vendu, abandonné par sa femme et ses enfants, buvant tout seul dans sa cave, qui traîne les pieds et dont les épaules sont venues en bas; le soûlon Calamin, l’aveugle Milliquet, les Savoyardes préposées aux effeuilles; des amoureux, dont Lambelet accablé par un chagrin; les demoiselles sténo-dactylographes, les commis de banque, les employés de commerce, ceux dont la vigne n’a pas voulu ou qui n’ont pas voulu d’elle. Le vannier Besson, c’est le poète, celui qui, au sens étymologique, fait, qui crée, ayant recommencé avec ses mains à vous parler une espèce de langue, comme si elles écrivaient dans l’air des mots et encore des mots […] disant le pays et le refaisant, mettant les lignes de l’osier l’une sur l’autre, comme un écrivain ses vers ou sa prose; disant le pays et ses murs par les tiges de l’osier dont il met les unes en travers et les autres viennent s’y nouer.

Chez Ramuz, création et production, qu’elles soient l’œuvre d’un vannier, d’un vigneron, d’un paysan, d’un écrivain, d’un artisan ou d’un artiste, présentent des analogies, une unité fondamentale.

Parmi les personnages, nous touche au cœur le vigneron Bovard, raclant, retournant la terre, fossoyant et taillant. Il n’est pas du genre à arracher ses vignes pour y planter des légumes: Parce que ça n’a pas été pendant deux ans ou trois, ils (certains vignerons appauvris, réd.) renieraient le pays. Jamais! […] On ne se paie pas en argent nous autres. On ne gagnerait plus un sou qu’on ferait ses vignes quand même. Grâce à la présence du poète, Bovard ne s’arrête plus de parler: Il y avait depuis très longtemps dans sa tête une vérité qui ne pouvait pas venir dehors, à présent il est délivré […] C’est tout habitué à l’obéissance par ici, depuis le temps que c’est les vignes. Et le bon Dieu lui-même a décidé que ce serait en vignes. Le bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini. Devant deux invités, Bovard tient un discours sur la vigne et le vin, le travail pénible, les incertitudes dues au temps qu’il fait. Enfin vient le moment quand tout va bien, quand on a réussi. Bovard lève son verre toujours plus haut et continue à parler, puis se tait la tête baissée devant ce qui est plus grand que nous. Et le narrateur lui-même achève le discours: L’esprit qui est là-haut, et nous élève à lui, mais seulement s’il veut, s’il veut, l’esprit, non pas si on veut. Hors de la nuit, hors de nous-mêmes. Jusqu’au parfait consentement, hors des tristesses, hors des soucis. Jusqu’à l’union, hors de la désunion; jusqu’à la communion des hommes, hors de la séparation des hommes, jusqu’à la vie, hors de la mort.

Tout est dit. Ramuz ne nous noie jamais sous les termes abstraits, les «valeurs». La présence de la religion qui relie, celle de l’incarnation, de la communion, de la résurrection (la lumière partout, tellement de lumière, comme quand nous ressusciterons) est évoquée à partir d’événements et de situations d’ici-bas. De même pour les idéologies et les mœurs: l’argent et les divisions qu’il provoque, l’individualisme moderne, le divorce, la solitude, l’absence de communication sont dépeints dans les existences de villageois concrets, de gens simples au bas de l’échelle sociale.

C’est Calamin, observé et entendu par le narrateur, qui dit ce qu’il faut: On dort parce qu’on est mal faits; on dort parce que c’est un petit peu mourir, parce qu’on a été condamnés à mort […] parce que c’est la vérité, et la vérité importe avant tout […] Et l’amitié c’est la même chose. L’amitié et la vérité, la vérité et l’amitié […] Et Calamin a bu encore parce qu’à mesure qu’on boit on monte un peu plus, on se rapproche les uns des autres […] dans la vérité tous ensemble […] tout se tient.

Ce sont trois vignerons qui extirpent les malheureux de leur solitude: Gilliéron est seul, et il ne faut pas […] on l’appelle […] Arrive parce que ça ne te vaut rien, tu sais. Et à propos de Lambelet, le jeune amoureux abattu par le chagrin: Il y en a un qui est seul, et il ne faut pas […] Ça gâterait tout […] Ah, c’est toi, Lambelet! alors qu’est-ce qui ne va pas? Viens vers nous … tu nous expliqueras ça.

Dans Passage du poète, Ramuz touche à l’absolu. Le lecteur le rejoint dans la plénitude, et accède pour un temps à une joie profonde. Tout est bien, tout va bien, répète le vannier au moment de s’enfoncer dans la nuit, sa mission une fois remplie, allant plus loin dans rien du tout, afin que quelque chose soit.

Bien, bien, bien… C’est ce qu’aurait dit Ramuz, selon sa sœur Berthe qui le veillait, juste avant de mourir, le visage détendu, comme s’il répondait à un appel.

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