Le travail contre l'argent
Le terme de travail peut se comprendre de diverses manières, avec des connotations variées: négative, avec une étymologie renvoyant au verbe torturer ou pour la pénibilité, punition divine au péché originel; neutre, comme un synonyme d’emploi ou de métier; ou plus positive, comme une activité productive, dont il résulte une création, impliquant d’effectuer des efforts, avec une certaine discipline. Il est sous-entendu qu’ainsi il apporte quelque chose à celui qui l’effectue ou aux autres. En ce sens, la notion de travail peut être indépendante de celle de rémunération. Un paysan qui vivrait en parfaite autosuffisance travaillerait, mais sans réaliser le moindre échange marchand ou monétaire.
Cette notion d’effort productif et de sa valeur semble se perdre dans le spectre politique, au profit de la réception d’argent. D’un côté, la défense de la valeur du travail et de la noblesse qu’il procure aux travailleurs (ouvriers) disparaît. Le but n’est plus le plein emploi mais de fournir à tous de quoi subsister, de distribuer de l’argent sans forcément garantir du travail, ceci grâce à des assurances sociales ou un revenu universel. Il faut que les gens puissent consommer. Évidemment, ce changement permet de ne plus avoir à remettre en cause certains aspects du capitalisme: plus d’ «armée de réserve» du capital formée par les chômeurs et objet de la critique marxiste classique, ni de Lumpenproletariat (mendiants, voyous, etc.), plus utile à la bourgeoisie qu’au prolétariat.
De l’autre côté, l’important est de gagner sa vie, de toucher une somme conséquente d’argent. La réussite financière est valorisée, éclipsant les accomplissements produits ou les efforts réalisés. Le marché et la rentabilité sont plus importants que la morale ou la garantie de la production utile à la souveraineté du pays. Aucune critique, ni du manque de mérite ou de la moralité de certaines rémunérations, ni de la perte de sens du travail. Le tiers de la population considère que son emploi n’apporte rien au monde, voire que celui-ci irait mieux sans lui1: les gens qui ne veulent pas assez travailler sont des fainéants.
D’autres visions ou valorisations sont toutefois possibles. Ainsi, dans La révolte des élites2, Christopher Lasch décrivait une autre lecture sociale, venant de la tradition populiste américaine, qui opposait les travailleurs – ouvriers, paysans et patrons – aux oisifs – vagabonds, mendiants, spéculateurs et rentiers du capital. Un regard qui pourrait servir d’inspiration.
Notes
1 David Graeber, Bullshit Jobs, Paris: LLL, 2018.
2 C. Lasch, La révolte des élites ou la trahison de la démocratie, Paris: Flammarion, 2020 [1994].
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Cohésion linguistique – Editorial, Félicien Monnier
- Vaud doit baisser sa fiscalité – Jean-Hugues Busslinger
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans (7) – Yves Gerhard
- Hermann Suter, compositeur suisse à découvrir – Frédéric Monnier
- Händel à Payerne – Benoît Zimmermann
- El Niño nous rend humbles – Jean-François Cavin
- Qui est anxiogène? – Olivier Delacrétaz
- Rapport sur l'évolution et les perspectives de l'économie vaudoise – Vincent Hort
- Loi-cadre sur la durabilité et le climat – La Ligue vaudoise répond à la consultation – Ligue vaudoise
- Tout est bien – Jacques Perrin
- Militez global, flottez local – Le Coin du Ronchon
